MATHADORE
    Volume 8 Numéro 284 –  15 juin 2008
L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématique

         Le pire risque découlant de la Réforme

Comme nous l’avons vu dans les Mathadore précédents, avec la publication du nouveau programme, en l’année 2000, le ministère a manqué, une rare occasion :

1. de redonner un rôle pédagogique plus important aux directions d’école;
2. d’encadrer l’évaluation afin que les élèves croient qu’ils viennent à l’école pour apprendre et non pour être évalués et afin que les enseignantes puissent enseigner sans le stress nuisible que leur impose l’évaluation;
3. de cibler ce qu’il faut attendre des approches constructivistes et explicites en précisant dans quels domaines chacune excelle.

À ce qui précède, il faut ajouter que le ministère a ignoré plus de trente années de recherches qui démontrent clairement que les difficultés d’apprentissage les plus répandues et les plus tenaces proviennent de séquences d’apprentissages inadéquates ou de l’enseignement de pseudos définitions qui, à long terme, s’avèrent de formidables obstacles à la compréhension. Par exemple, enseigner que la multiplication est une addition répétée pèse lourd éventuellement sur la compréhension d’égalités telles : 
½ × ½ = ¼, (– 4) × (– 3 = (+12), a  × a = a², a  × b = ab, … Ces oublis constituent des irritants importants qui ne facilitent pas la vie des élèves et des enseignantes.

Mais, il n’en demeure pas moins que le programme actuel ne diminue pas les contenus mathématiques à maîtriser. Peut-on, dès lors, être assuré que les apprentissages des élèves seront au moins comparables à ceux développés dans les programmes précédents, d’autant plus que jamais le Québec n’a pu compter sur un personnel aussi qualifié qu’actuellement ? À ce sujet, il est curieux de remarquer que la formation de base d’une enseignante est aussi longue que celle d’un actuaire, d’un avocat, d’un ingénieur, d’un médecin, … et, malgré cela, peu de gens considèrent les enseignantes comme de véritables professionnelles. Il est d’ailleurs troublant d’apprendre que, dans certaines commissions scolaires, on a créé des postes de «professionnelles en pratiques pédagogiques» pour des personnes qui passent peu de temps en classe. N’est-il pas évident que les véritables professionnelles en pratiques pédagogiques sont ces enseignantes qui les utilisent sans arrêts, dans leurs classes, tous les jours ? 

Quel est, malgré ce qui précède, ce danger qui menace actuellement le système scolaire ? Afin de répondre à cette question, mentionnons que, cette année, nous avons reçu de nombreux courriels d’enseignantes dont la teneur ressemblait à ce qui suit : «J’enseigne depuis vingt ans, mais actuellement, avec tout ce que je reçois comme informations du ministère et de ma commission scolaire, je me demande si je sais vraiment enseigner.».

Je complète actuellement ma quarante et unième année dans l’enseignement. Pendant toutes ces années j’ai participé régulièrement à des discussions très animées au cours lesquelles des visions souvent opposées s’affrontaient. Les plus récentes portaient sur les avantages de l’approche explicite par rapport à ceux de l’approche constructiviste. Pendant toutes ces années, il m’a été possible d’observer que les élèves qui obtenaient les meilleurs résultats provenaient de classes dans lesquelles l’enseignante avait une vision claire de son travail. En fait, les directives du ministère se contredisent régulièrement, les interprétations des programmes sont au moins aussi incohérentes mais tant que ces incohérences n‘influencent pas le travail des enseignantes, la qualité des apprentissages est importante.

Dans un système scolaire qui fonctionne, la valeur la plus importante est le jugement du personnel enseignant. C’est grâce à son jugement qu’une enseignante garde le meilleur des directives externes et met en veilleuse les plus douteuses. C’est grâce à son jugement que l’enseignante doit réussir à rendre cohérentes des directives, des consignes, des lignes de pensées qui, mises ensembles, ressemblent trop souvent à un épouvantable chaos.

Mais, lorsque des enseignantes, dont la compétence a toujours été reconnue, remettent en doute leur capacité à enseigner, car elles ne perçoivent pas la valeur de ce qu’on leur impose ou demande, la valeur la plus importante de tout le système d’enseignement est grandement diminuée.

Certes, remettre en question des pratiques d’enseignement n’est pas à rejeter, mais lorsque des enseignantes, qui se sont toujours remises en question, en arrivent  à ne plus trouver de fil conducteur dans ce qu’elles reçoivent, quand les auteurs de ces directives n’ont pratiquement aucune expérience qui puisse donner une quelconque valeur à leurs idées, quand ces mêmes personnes se tiennent suffisamment loin de la salle de classe pour ne pas avoir à démontrer la justesse de leurs idées, le chaos est proche.

Jamais en quarante et une années d’enseignement le stress imposé par les directives du ministère et des commissions scolaires n’a été aussi grand et la raison principale en est l’incohérence de toutes ces informations.

Malgré une introduction, dans le nouveau programme, qui mentionne clairement : «Plus que jamais, la pratique pédagogique mise sur la créativité, l’expertise professionnelle et l’autonomie de l’enseignant …» (Programme de formation, page 6), nous assistons actuellement à un hyper encadrement des pratiques d’enseignement et des enseignants, encadrement marqué par tellement d’interprétations inacceptables du programme qu’il est difficile pour le personnel enseignant d’exercer un jugement critique essentiel qui a toujours été la meilleure garantie d’un enseignement de qualité.

Il est urgent, qu’au Québec, on comprenne que ce dont il faut s’assurer d’abord est que le personnel garde confiance en sa capacité d’enseigner et en son jugement. Il est important de comprendre que, chaque fois que les documents du ministère ou les propos de ses porte-parole sont incohérents, en plus d’être transmis trop souvent avec un certain mépris envers le personnel enseignant, on détruit la confiance des enseignants. Il est important de comprendre que tant que toutes ces célèbres situations-problèmes ou tout cet enseignement à partir de situations-problèmes n’auront fait la preuve de leur valeur, les imposer constitue une erreur qui peut s’avérer coûteuse. Il est enfin important de resituer l’évaluation en tant qu’outil au service de l’enseignement et de l’apprentissage et de mettre un terme à ce qui se produit actuellement, c’est-à-dire que l’enseignement devient de plus en plus au service de l’évaluation.

Bref, il faut que le personnel enseignant augmente sa confiance en ses capacités et non l’inverse. Il faut donner aux enseignants la chance de travailler et la chance de discuter et d’évaluer entre eux leur pratique en tenant compte d’abord et avant tout  de ce qui est observé dans leurs classes et non de tout ce qui entoure le nouveau programme.

En terminant, au moment où les vacances approchent et après avoir été témoin cette année encore du travail remarquable du personnel enseignant, malgré des circonstances trop souvent peu propices à un exercice éclairé de leur profession, je tiens à manifester à toutes ces femmes et à tous ces hommes qui œuvrent chaque jour auprès d’une ribambelle d’élèves, ma grande et sincère admiration. Vous êtes les piliers principaux du système d’enseignement, vous êtes les personnes les mieux placées au moment où il faut juger de ce qui favorise l’apprentissage, alors ne craignez pas d’agir selon ce que vous dicte votre formation, votre expérience, vos observations en classe et surtout votre jugement.

À chacune et à chacun d’entre vous, à ceux et à celles qui vous aident à accomplir votre travail, je souhaite un merveilleux été.

À l’année prochaine!

Robert Lyons