MATHADORE
    Volume 8 Numéro 279 –  11 mai 2008
L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématique

                              La Gazette du village

Dès la seconde semaine, la durée de la période de sciences humaines a été étirée d’une heure, empruntée sur le temps des mathématiques vus les besoins mathématiques des élèves afin de solutionner leurs problèmes financiers.

J’ignore d’où m’est venue l’idée de créer la Gazette du village, mais j’avais besoin d’un outil afin de rééquilibrer les conditions de vie des diverses équipes. Ce qui a été le plus amusant, c’est que ce sont les idées des élèves qui ont surtout alimenté le contenu de ce journal remis à chaque élève à son arrivée en classe le jeudi matin. C’est avec empressement que ceux-ci lisaient les nouvelles. Cette lecture était suivie de « Ouf ! », de « Ah, non ! » ou de « Oui ! Oui ! ».

Voici quelques exemples. Alors que l’équipe qui exploitait la mine d’or voyait tous les matins ses adultes actifs se diriger vers la mine, ce qui leur donnait des revenus exceptionnels, un incendie s’est déclaré au village, lequel fut détruit à plus de cinquante pourcent. En ce qui concerne l’équipe qui avait prévu se la couler douce pendant un an, les dommages ont été aussi considérables. Suite à la lecture de la Gazette du village, chaque équipe devait me rencontrer et discuter des dommages ou des bénéfices résultant pour eux des dernières nouvelles. Ainsi, l’équipe qui avait prévu un service de pompiers, celle qui exploitait le puits de pétrole, n’a pas trop souffert de l’incendie. La mine d’or a été fermée pendant trois mois afin de reconstruire le village et l’équipe des « vacanciers » a dû se mettre au travail.

L’équipe qui exploitait le puits de pétrole risquait désormais de s’enrichir beaucoup plus que les autres. Heureusement, le pétrole ne se transporte pas aussi facilement que l’or ou le lait. Cette équipe a donc dû choisir entre l’achat ou la location d’un pétrolier, dépense considérable que les autres équipes n’avaient pas à effectuer. Une chose est certaine, de nombreuses questions se sont posées, plusieurs domaines de connaissances ont été explorés.

Mais ce n’est pas tout ! Pendant tout ce processus, qui a duré quatre ou cinq semaines, donc environ huit heures, les élèves ont dû, chaque semaine, évaluer leurs choix, leurs solutions. Ils ont dû changer d’excellents choix suite à un événement imprévu. Bref, une auto-évaluation continue visant les résultats qu’ils obtenaient mais aussi les besoins de faire certains apprentissages, de recueillir certaines informations.

Malheureusement, cette activité a été amorcée trop tard pendant l’année, probablement en avril, et nous n’avons pas pu exploiter certaines avenues intéressantes. Ainsi, lors de la discussion collective qui terminait chaque période, les élèves ont demandé s’il leur serait possible d’assister à une rencontre du Conseil municipal d’Iberville. Maintenant, les réunions du Conseil municipal de plusieurs villes sont télévisées, cela serait une possibilité. J’imagine qu’un élu municipal, provincial ou fédéral accepterait facilement l’invitation de venir rencontrer les élèves en classe afin de répondre à leurs diverses questions. De la même façon, les élèves ont manifesté le désir de rencontrer des personnes pouvant leur parler de l’exploitation d’une ferme, d’une ressource pétrolière ou minière. Cela me semble aussi possible.

Qu’en est-il des compétences transversales, la coopération par exemple ? En fait, ces élèves vivaient vraiment cette situation-problème à multiples rebondissements, les échanges d’idées étaient constants. Il était rare qu’une idée, qui semblait valable, soit rejetée. Mieux encore, des idées anodines, qui ne venaient pas nécessairement des élèves étant reconnus forts, telle l’idée du service d’incendie, ont permis à des élèves de se valoriser à leurs yeux et aux yeux de leurs camarades. Évidemment, il m’était souvent facile de provoquer cela puisque j’écoutais les discussions des élèves et je contrôlais le bulletin de nouvelles.

J’ai toujours regretté de n’avoir pu reprendre cette activité, n’étant plus titulaire de classe depuis 1972. Il me semble qu’il y a certainement eu de nombreuses occasions manquées d’explorer d’autres avenues résultant de cette situation-problème. Évidemment, il s’agit d’avenues pertinentes découlant des questions et besoins des élèves au cours de la résolution du problème.

Dans les derniers Mathadore j’ai voulu dénoncer ce manque de pertinence. Or plus un problème est pertinent, plus les élèves ont de chances de le comprendre et d’évaluer sa solution.

Avoir l’occasion de faire revivre cette  activité, je n’essaierais certainement pas de « l’enrichir » par placage d’apprentissages non pertinents. Il me semble que nous devons placer les élèves dans un contexte bien compris en espérant que certaines compétences disciplinaires ou transversales soient touchées. Si c’est le cas, tant mieux ! Si certains de nos buts ne sont pas atteints, on pourra toujours remettre en question le choix de l’activité. Très souvent j’ai pu observer que les élèves nous amènent dans des chemins imprévus lesquels parviennent à développer des apprentissages aussi riches, mais plus diversifiés, que ce qui était visé. Reste alors à voir si le problème original peut être modifié afin de toucher ce qui ne l’a pas été ou s’il vaut mieux chercher une nouvelle situation-problème plus pertinente considérant telles compétences précises.

Mais… le secret le plus important s’appelle PERTINENCE !

J’imagine sans difficulté l’insécurité que plusieurs enseignantes peuvent craindre de vivre en se lançant ainsi à «l’aventure» car il y a le programme à respecter et, sans aucun doute, ces nombreuses questions auxquelles elles n’auront probablement pas de réponses. Il faut faire confiance aux élèves et il faut se faire confiance, il n’y a presqu’aucun risque de causer des difficultés d’apprentissage en vivant un problème avec nos élèves et en leur relançant les questions portant sur les diverses connaissances exigées en cours de route. Il y aura des chances d’exploitation manquées, mais ce sera mieux la prochaine fois. De toute façon, ce sont les processus de résolution de problèmes utilisés et les attitudes lors de la résolution de ces problèmes qui demeurent ce qui est le plus important.

Enfin, en tant qu’enseignantes ou enseignants, nous avons tous un énorme défaut, c’est de penser que la fin du monde surviendra en juin prochain. Conséquemment, nous agissons comme si ce qui n’est pas appris durant l’année scolaire en cours ne le sera jamais. Pourtant, plus de 60% du contenu des programmes des matières de base est revu l’année suivante.

Alors, relaxez, tentez quelque chose qui soit susceptible de vous défier et de vous intéresser autant que vos élèves, une vraie situation-problème me semble être un défi collectif à la créativité, à la collaboration, à la qualité de la communication, à la confiance en ses capacités, à la volonté de trouver une solution. Bref une merveilleuse occasion de nous placer sur un pied d’égalité, ou presque, avec nos élèves et, conséquemment, de mieux les comprendre.

Robert Lyons