MATHADORE
    Volume 7 Numéro 228 – 5 novembre  2006
L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématique

                  Conflit cognitif et autonomie

L’être humain réagit face à une contradiction. Ainsi, une demande qui contraste avec une routine provoquera l’étonnement, parfois l’insécurité. Lorsque nous tentons d’assimiler un nouveau concept, lorsque nous essayons de structurer une solution à un problème, il est possible que jaillisse un conflit cognitif, une contradiction entre deux concepts qui semblaient compatibles.

Prenons un exemple. L’erreur la plus fréquente en calcul touche les soustractions telles 45 – 17. On obtient alors 30 (40 – 10 = 30 et 5 – 7 = 0) ou 32 (40 – 10 = 30 et 7 – 5 = 2). Cette erreur est le résultat de nombreuses soustractions sans emprunts qui ont conduit l’élève à concevoir que 5 – 7 est impossible et que, devant une telle impossibilité, il faut soit écrire 0, soit inverser la soustraction, et 5 – 7 devient 7 – 5.

Tenter d’expliquer une nouvelle fois la soustraction avec emprunts n’est pas une bonne idée. Il y a pire, imposer à l’élève davantage de soustractions sans emprunts, source de cette difficulté, sous prétexte que l’élève n’est pas prêt à aborder les soustractions avec emprunts.

Il est capital de faire prendre conscience à l’élève que la soustraction  45 – 17 ne peut être égale à 32. Le conflit cognitif est l’outil idéal. On proposera à l’élève d’effectuer 45 – 13, mais, avant qu’il s’exécute, on lui demandera si 45 – 13 = 45 – 17. Si l’élève répond qu’il ne le sait pas, alors aucun conflit cognitif ne sera possible. Cette réponse est extrêmement rare si l’élève se sent en confiance. Si l’élève nie cette égalité, le conflit sera obtenu dès qu’il aura effectué 45 – 13.

Le conflit cognitif peut permettre à l’élève de prendre connaissance d’une erreur. Il sert de guide lors de la construction d’une solution à un problème. Régulièrement, il permet de vérifier si le travail fait respecte les données du problème. Lorsqu’à une étape de la solution deux possibilités semblent envisageables, quoique ne pouvant être toutes deux acceptables, le conflit cognitif permet de choisir celle qui a le plus de chances de succès. On pourra par exemple, construire une solution et constater si son résultat conduit à une absurdité.

Bref, utiliser le conflit cognitif permet à l’élève de contrôler lui-même ses hypothèses. Lorsqu’aucune contradiction n’est décelée, l’élève peut accorder une plus grande confiance à sa démarche et… à lui-même. Sans cet outil, l’élève n’a plus qu’à s’en remettre à quelqu’un d’autre, en qui il a confiance, afin d’approuver ou non son travail.

Il existe fort peu d’individus qui ne réagissent pas au conflit cognitif, environ un dixième de un pourcent. En ce qui les concerne, l’apprentissage autonome, l’apprentissage par résolution de problèmes, est très difficile voir même impossible. Pour eux, il faut s’en remettre à un apprentissage par conditionnement, lequel sera fort long et limité.
 
Un système éducatif, qu’il soit familial ou scolaire, devrait toujours viser à développer une grande autonomie chez l’enfant. Cette autonomie est essentielle, entre autres, en compréhension de textes et en résolution de problèmes. Dans ce but, on remplacera aussi souvent que possible, l’enseignement explicite par l’enseignement en résolution de problèmes, lequel est le plus fertile en conflits cognitifs potentiels. La résolution de chacun de ces conflits permet à l’élève de percevoir que les mathématiques sont logiques, qu’elles ne supportent pas la contradiction.

 En plus de toutes les connaissances que l’élève doit acquérir, il est au moins aussi important qu’il développe ses capacités à raisonner, sa confiance en lui-même et son autonomie. La gestion quotidienne des conflits cognitifs insérés dans les diverses démarches d’apprentissage constitue la stratégie la plus efficace en ce sens.

L’absence de réactions au conflit cognitif provient d’un problème de santé. Dans le cerveau de l’enfant, quelque chose ne fait pas le travail qu’il doit faire. Habituellement c’est le cas chez les enfants trisomiques, mais cela se produit aussi parfois chez des enfants d’apparence normale. Il y a tout de même lieu de leur proposer d’abord les mêmes activités que les autres élèves afin de nous assurer de la justesse de notre diagnostic. Par la suite, … il faut sauver le prof et les parents. D’une part les enseignantes se croient incompétentes dans une telle situation alors que les parents se sentent coupables. C’est une erreur dans les deux cas. En ce qui concerne les enseignantes, quelle que soit leur compétence, ces cas les contraignent à des succès limités à l’enseignement de routines qui dans le quotidien permettront à l’enfant de se débrouiller le mieux possible. En ce qui concerne les parents, malheureusement ces enfants sont victimes d’une défaillance de la nature, d’un accident. Si des parents engendrent quatre ou cinq enfant, habituellement un seul sera victime de ce problème, il est donc loin d’être évident que les parents pouvaient y changer quelque chose.

Un dernier mot, ces enfants sont habituellement inconscients de leurs différences, s’ils le sont, ils en souffrent rarement ou beaucoup moins que leur entourage. Notre patience, notre compréhension, notre amour envers eux combleront ces différences.

Robert Lyons