MATHADORE
    Volume 7 Numéro 26 – 22 octobre  2006
L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématique

          Les apprentissages naturels existent-ils ?
 
Les adversaires du constructivisme et des stratégies d’apprentissage par la découverte classent souvent les apprentissages en apprentissages naturels et en apprentissages non naturels. Ainsi apprendre à marcher et à parler seraient des apprentissages naturels construits par l’enfant alors que les mathématiques, les sciences constitueraient des apprentissages que l’enfant ne peut construire en dehors d’un enseignement de type explicite.

En classant ainsi les apprentissages, cela évite aux sectaires des approches explicites d’expliquer pourquoi les mécanismes constructivistes, qui permettent aux jeunes enfants d’apprendre par eux-mêmes énormément de choses, ne peuvent être utilisés à l’école. Donc le constructivisme et les approches par la découverte fonctionneraient pour certains apprentissages, ceux que l’enfant découvre seul, en dehors de l’école. En conséquence, l’école ne s’occupant pas des apprentissages « naturels », il est inutile de tenter de comprendre le constructivisme et, évidemment, ses succès en dehors de l’école ne peuvent être utilisés afin d’en démontrer la valeur. C’est un peu trop facile!

Nous pourrions nous demander ce qui rend l’apprentissage de la marche naturel et l’apprentissage des mathématiques… surnaturel. Ce débat serait stérile car rien ne prouve qu’un apprentissage, quel qu’il soit, soit naturel. Il est évident qu’apprendre à parler français n’est pas naturel… certains apprennent à parler japonais. Parler une langue humaine n’est pas naturel non plus, mais apprendre à communiquer est naturel.

Il existe de nombreux rapports sérieux qui racontent la vie d’enfants enlevés et élevés par des loups. Lorsque ces enfants retournent à la civilisation, ils communiquent comme des loups. Certains ne marchent qu’à quatre pattes,  malgré leur âge. Marcher debout ne serait dont pas un apprentissage naturel. Pendant les premières heures de sa vie, l’enfant doit apprendre à téter, il ne le fait pas naturellement et ne le fait pas grâce à des interventions de type explicite…

En fait, un apprentissage n’est jamais naturel, il est toujours provoqué. Ce qui semble naturel, c’est de répondre aux stimulus de l’environnement. Ce qui est aussi naturel, ce sont les outils qui rendent l’apprentissage possible. Des outils tels l’observation, l’association et la dissociation, l’imitation, l’imagination sans oublier la réaction à une contradiction c’est-à-dire le conflit cognitif.

Depuis près de quatre mois j’observe quotidiennement ma petite-fille qui vient d’avoir sept mois. Ce qui est le plus frappant ce sont ses efforts continuels en vue d’apprendre. Même lorsqu’elle a faim et qu’elle pleure, il suffit de faire un bruit nouveau, de tenir devant elle un objet qu’elle n’a jamais vu pour qu’elle oublie son chagrin. Et il y a ses jouets qu’elle manipule des dizaines de fois, peu de temps chaque fois, le temps sans doute d’enregistrer de nouvelles observations ou de vérifier des observations précédentes.

La curiosité est naturelle, peut-être aussi que le besoin de s’affirmer et de devenir autonome est naturel. Elle aime bien tenir son biberon elle-même. Actuellement, elle tente de saisir la cuiller au moment où nous la nourrissons. Si nous lui donnons cette cuiller, elle la porte à sa bouche. Elle n’est pas encore très habile, mais ça viendra… vite probablement comme tout le reste.

Depuis trois mois, lorsque je la promène dans mes bras, nous nous arrêtons souvent devant divers miroirs. Elle s’est d’abord étonnée de me voir en deux endroits, son regard disait tout. Puis, elle a observé que lorsqu’elle touchait le miroir, elle ne réussissait qu’à toucher ses mains. J’aime bien la taquiner en prenant l’anneau de sa suce entre mes dents. Chaque fois qu’elle me voit faire, elle sourit et tend la main pour prendre sa suce. Au besoin je m’approche afin qu’elle réussisse. Récemment, je l’ai placée devant un miroir et, étant derrière elle, j’ai mis sa suce dans ma bouche. Lorsqu’elle l’a vue, elle n’a rien fait pour la prendre mais elle la regardait régulièrement. Je me suis approché et lorsque ma tête a été près de son épaule droite, sans lui toucher et sans que je lui parle, elle s’est retournée et a saisi sa suce. Cette compréhension n’est pas naturelle, elle est provoquée. En fait, je ne puis identifier un seul apprentissage qu’elle a fait ces derniers mois comme étant naturel, tous ont été provoqués et aucun ne résulte d’une approche explicite. Tous ses apprentissages sont le résultat de recherches et de découvertes personnelles. Il est évident qu’aucune approche explicite n’est en mesure de parvenir à de tels succès auprès des jeunes enfants. Pourquoi les approches explicites seraient-elles préférables aux approches constructivistes pour les autres apprentissages ?

Pour les tenants des approches explicites, celles-ci sont justifiées car il y a des élèves en difficultés qui ne peuvent réussir seuls. Pourtant, à ce jour, les approches explicites ne se sont pas montrées tellement efficaces auprès des élèves en grandes difficultés. Elles ont cependant réussi avec les élèves forts, avec ceux qui apprennent facilement …seuls.

Il semble évident que les élèves d’âge scolaire sont toujours aussi curieux, qu’ils désirent apprendre, qu’ils possèdent toujours les mêmes outils d’apprentissage quoiqu’ils les maîtrisent beaucoup mieux. Alors, si le goût et le besoin d’apprendre sont toujours disponibles, pourquoi l’école a-t-elle besoin d’approches explicites ? Pourquoi l’apprentissage par la découverte subit-il de nombreux échecs ? Est-ce possible que ce soit parce que nous ne sommes pas toujours capables de provoquer l’apprentissage ?

Robert Lyons