MATHADORE
    Volume 6 Numéro 201 – 14 janvier 2006
L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématique

    Succès et Sécurité Sans Surprotection

L’année 2006 commence à peine, il est encore temps de formuler quelques vœux. Les nôtres se résument aux quatre grands S : Succès et Sécurité Sans Surprotection.

La surprotection constitue un obstacle formidable au succès et à la sécurité. Le parent surprotecteur aime énormément son enfant mais cet amour, doublé d’une insécurité trop grande, fait en sorte que l’enfant sera piégé régulièrement ou verra son développement entravé.

Plusieurs pièges consistent à démontrer à l’enfant qu’une action ne présente aucun risque tout en essayant de l’empêcher de faire cette action. Monter ou descendre un escalier par exemple. Le jeune enfant nous observe lorsque nous le faisons et cela ne lui paraît certainement pas plus dangereux que de s’asseoir par terre ou de déguster son dîner. Et pourtant, nous lui interdisons l’accès à l’escalier au moyen d’une porte ou d’une barrière. Pour cet enfant, le défi n’est plus de monter ou de descendre un escalier, mais d’ouvrir la porte ou la barrière. S’il réussit, avant de comprendre le risque qu’il courre en s’aventurant dans un escalier, l’accident est probable.

Que faire ? Faites en sorte qu’au moment où l’enfant s’aventure dans un escalier pour la première fois, vous soyez bien installé deux ou trois marches plus bas que lui afin que, s’il bascule, vous puissiez l’attraper avant qu’il ne se blesse mais après qu’il ait vécu une expérience quelque peu désagréable. Ensuite, s’il ne marche pas encore, utilisez une barrière ou fermez la porte pour qu’il ne puisse basculer dans l’escalier par distraction. Une chose est certaine, il ne cherchera pas à ouvrir la porte ou la barrière et, si elle est ouverte, il ne s’aventurera pas dans l’escalier sans crainte. Si l’enfant marche, montrez-lui à descendre de face, sur les fesses et en se tenant après la rampe. Le reste se fera tout seul.

Vous avez une piscine où vous vous amusez sans ballon de sécurité. Que croyez-vous que pense votre enfant en vous voyant ? Peut-il croire que la piscine présente un danger quelconque ? Peut-il croire que le ballon que vous lui attachez dans le dos soit vraiment utile ? Donnez-lui la chance d’apprendre que des choses désagréables peuvent survenir dans une piscine. Bref, le plus tôt possible, installez-vous dans l’eau, assoyez l’enfant sur le rebord de la piscine à environ un mètre de vous et attendez qu’il saute. Deux secondes plus tard, lesquelles vous sembleront deux minutes, prenez-le dans vos bras. Votre enfant aura appris qu’il est possible de vivre une expérience désagréable dans une piscine et il aura appris à attendre que vous y soyez avant d’y plonger.

Chaque année, au Québec seulement, environ dix personnes se noient dans la piscine familiale. Plus de la moitié d’entre elles sont des enfants de moins de cinq ans qui n’avaient aucune raison de se méfier du danger qu’ils courraient en sautant dans la piscine.

La surprotection a aussi des effets néfastes sur les capacités d’apprentissage intellectuelles. L’enfant surprotégé suit des directives. Il développe peu son autonomie et sa capacité à se faire une idée personnelle d’une situation. La conséquence la plus visible est la difficulté à interpréter un texte. Il préférera les exercices qui consistent à suivre des directives précises aux activités de résolution de problèmes ou de compréhension de textes pour lesquelles il doit poser des gestes qui sollicitent sa capacité à penser de façon autonome. Ces dernières activités  comportent plus de risques que de simplement suivre des directives. Or, il n’a pas été habitué à évaluer et à gérer le risque, d’autres le font régulièrement à sa place.

Habituellement, le premier enfant d’une famille est celui qui est le plus surprotégé. Les parents sont alors naturellement à l’affût de chaque signe qui puisse identifier un malaise, un problème, un danger. Avec le second enfant, faute de temps, mais surtout grâce à l’expérience acquise, les barrières sont moins hautes, moins nombreuses, plus discrètes.

Si vous êtes naturellement inquiet, si vous avez tendance à parler de vos inquiétudes au sujet de votre enfant, qui est pourtant en bonne santé, au point où votre entourage tente de s’esquiver régulièrement dès que vous abordez ce sujet, vous surprotégez probablement votre enfant. Malgré votre amour pour lui, vous mettez sa vie en danger et vous nuisez au développement des habiletés intellectuelles qui distinguent l’être humain de la machine. C’est en vivant ou en étant témoin de certaines expériences désagréables que vous avez appris le danger que représentent certaines situations. Votre enfant devra les apprendre de la même façon. Ce que vous devez faire est de l’assister dans ces expériences, de les provoquer vous-même et de faire en sorte que votre enfant apprenne suite à une peur soudaine et non à cause d’une blessure.

Votre enfant se méfiera-t-il de vous par la suite ? Soyez assuré que non. Il aura compris le danger que présente une situation et aussi comment vous l’avez protégé.

Terminons par une anecdote récente. Les moyens proposés dans cette lettre ont été ceux que j’ai utilisés avec mes enfants. Actuellement ce sont ceux que mon fils et sa conjointe utilisent avec mon petit-fils. Celui-ci a donc vécu l’expérience de l’escalier il y a environ trois semaines. Quelques jours plus tard, sa mère étant assise sur la marche au bas d’un escalier, Noah, c’est le nom de mon petit-fils, s’est rendu vers elle en pleurant comme s’il était désespéré. Quelques jours plus tard, il a réagi de la même façon en me voyant assis à la même place. Il me regardait avec des yeux qui disaient : «Écoute-moi, il faut que tu comprennes quelque chose.». Comme sa mère l’avait fait quelques jours plus tôt, je l’ai consolé en lui parlant doucement. Il me semble clair qu’il voulait nous avertir du danger d’autant plus que, depuis sa prise de conscience des dangers de l’escalier, il évitait de s’y aventurer.

Deux jours après être venu me voir en pleurant – il ne pleure pratiquement jamais – son père s’est assis au bas de l’escalier. Il lui a jeté un regard sans aller le voir en pleurant. Pendant quelques jours, lorsque quelqu’un se trouvait assis sur la même marche et l’appelait, il s’y rendait sans tenter de monter dans l’escalier ou de s’y asseoir et, sans perdre sa bonne humeur. Il était prêt à apprendre à monter dans un escalier. Mon fils s’est donc placé sur la troisième marche et l’a invité à venir le joindre, ce qu’il a fait sans hésiter. 

Il ne s’aventure pas encore seul dans l’escalier. Comme il marchera d’ici quelques jours, nous lui apprendrons alors à descendre un escalier et le tour sera joué.

Robert Lyons

La semaine prochaine : la surprotection à l’école