MATHADORE
    Volume 6 Numéro 199 – 4 décembre 2005
L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématique

         La fenêtre d’opportunité

Divers apprentissages majeurs se situent assez facilement pendant le développement de l’enfant. Pour certains la période de développement semble varier fort peu, c’est-à-dire qu’elle semble se situer au même âge de nos jours qu’elle se situait il y a un siècle, un millénaire et peut-être plus. Ainsi, entre l’âge de cinq et de huit mois l’enfant comprend qu’un objet ou une personne qu’il ne perçoit plus par ses divers sens existe encore. À cinq mois, si on enlève à son insu un objet qui est devant lui, il ne le cherche pas. À neuf mois, il le cherche.

La fenêtre d’opportunité, c’est-à-dire cette période de la vie d’un être humain pendant laquelle le développement d’une nouvelle compréhension ou d’une nouvelle habileté est le plus facile semble être atteinte de plus en plus tôt pour certains apprentissages. C’est le cas en ce qui concerne l’âge d’accès à l’opératoire concret. Il semble qu’au Moyen Âge, cette période se situait après l’âge de neuf ou de dix ans alors qu’actuellement, un enfant qui n’est pas opératoire à neuf ans risque de ne jamais le devenir.

Il est cependant hasardeux de situer l’âge d’accession à l’opératoire concret il y a quelques siècles alors que cet apprentissage a été décrit pour la première fois il y a à peine plus d’un demi-siècle. Par contre, il y a une trentaine d’années, il était rare de trouver des enfants de quatre ans qui étaient opératoires, actuellement, on en trouve beaucoup plus. Pendant leur passage au préscolaire, il y a environ trente ans, peu d’élèves devenaient opératoires alors que maintenant on en retrouve au moins vingt pourcent. Fin première année, donc lorsque la moyenne d’âge est de sept ans environ, le tiers des élèves n’était pas opératoire pendant les années soixante-dix. Actuellement on en retrouve environ vingt pour cent. De plus, lorsqu’on utilise des activités plus propices au développement de la pensée opératoire, les élèves y accèdent plus rapidement.

Que s’est-il donc passé en ce quart de siècle ? Selon toute vraisemblance c’est l’exposition des enfants à des situations et à des appareils qui les obligent à résoudre de plus en plus tôt des problèmes que leurs aînés n’ont abordés que quelques mois plus tard.

Depuis quelques décennies les élèves ont accès à l’ordinateur qui réagit selon leurs commandes. Comparativement au téléviseur, avec lequel notre interaction est limitée, l’ordinateur offre beaucoup plus de possibilités interactives. Il en va de même pour divers jouets électroniques tel le Nintendo. Et ce n’est pas fini ! De nos jours, il existe de nombreux jouets avec lesquels les bébés de moins d’un an peuvent interagir.

Avec eux, le jeune enfant apprend très tôt que tel geste sera suivi de quelques notes de musique ou de quelques paroles ou de quelques effets lumineux. Il faut voir un enfant de dix mois jouer avec une plateforme contenant une dizaine de gadgets différents pour se rendre compte à quel point cet enfant apprend rapidement. Il faut s’attendre à ce que les bébés qui naissent actuellement deviennent opératoires encore plus tôt. C’est tant mieux car cela leur permettra de comprendre plus tôt le monde qui les entoure et d’en suivre ainsi l’évolution qui s’accélère de plus en plus.

Qu’arrivera-t-il si l’élève n’est pas devenu opératoire concret alors que, vers l’âge de huit ans, se ferme sa fenêtre d’opportunité ? S’il a vécu dans un milieu normal et a eu accès aux technologies répandues dans la majorité des foyers et si on ne lui a pas interdit de les explorer, il y a de fortes chances pour qu’il ne devienne jamais opératoire, son cerveau ayant fermé la fenêtre d’opportunité. Tout se passe comme si, pendant cette période, l’enfant devait trouver des réponses à certains problèmes. Il trouvera diverses réponses mais si elles correspondent au stade préopératoire, son cerveau les « figera » et adoptera définitivement un mode de fonctionnement de type préopératoire. Nous avons vu des adultes de cinquante ans qui n’étaient pas opératoires, ils réagissaient comme des enfants préopératoires de quatre ou de cinq ans. Cependant, pour ces adultes, la fenêtre d’opportunité était définitivement close et, contrairement aux enfants préopératoires de quatre ou de cinq ans, les activités décrites dans le document « Vers l’opératoire » (Voir dans la section « Guides » sur www.defimath.ca ) ne leur permettaient pas d’évoluer.

Sachant cela, il y a lieu de faire de sérieux efforts au préscolaire et en début de première année afin de permettre aux élèves de devenir opératoires concrets avant d’aborder l’apprentissage de la numération positionnelle. Si ce n’est pas le cas, l’élève risque         d’entreprendre l’étude de la numération positionnelle avec ses outils préopératoires. Il sera en échec ou se heurtera à des difficultés qu’il contournera avec des stratégies non pertinentes telle la mémorisation. Par la suite, lorsqu’il rencontrera des difficultés en apprentissage des mathématiques, c’est vers sa mémoire qu’il se tournera croyant qu’il n’y a rien à comprendre.

Robert Lyons