MATHADORE
    Volume 5 Numéro 177 - 20 mars 2005

L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématiques

      L’école : de moins en moins motivante pour les garçons.

Un des préjugés les mieux ancrés en éducation consiste à prétendre que les filles ont plus de facilité en français et que les mathématiques sont le lot des garçons. En fait, filles et garçons sont suffisamment doués pour réussir aussi bien en mathématiques qu’en français et ce même si souvent les notes démontrent autre chose.

La différence provient d’abord et avant tout de la perception de ce qu’est une langue et de ce que sont les mathématiques. Cette perception sépare d’ailleurs les matières scolaires en deux groupes.

Premier groupe : le français, les sciences humaines, les arts, la religion (catéchèse ou morale).

Deuxième groupe : les mathématiques, les sciences physiques, l’éducation physique.

En général, les filles préfèrent les matières du premier groupe alors que les garçons préfèrent celles du deuxième groupe. Une différence fondamentale existe entre ces deux groupes et justifie les préférences des filles et celles des garçons. Pour identifier cette différence, je me permets de raconter une anecdote récente, laquelle ressemble à plusieurs autres, certaines ayant été évoquées dans des numéros précédents de Mathadore.

Il y a deux semaines, j’étais invité à assister à un tournoi d’échecs. J’ai pu observer quelques parties. Une d’entre elles opposait une fille de dix ans à un garçon du même âge. La fillette était nettement meilleure que le garçon. Vers la fin de la partie, elle possédait un avantage écrasant et pourtant elle a perdu. Elle n’a commis aucune erreur d’inattention, au contraire, à tout moment, elle avait une vue d’ensemble de la situation du jeu nettement plus claire que son adversaire.

J’ai discuté avec elle après cette partie et je lui ai demandé si elle savait pourquoi elle avait perdu. Elle ne semblait pas le savoir et semblait y attacher peu d’importance. Je lui ai expliqué qu’elle ne jouait pas pour gagner, mais pour jouer, comme le font presque toutes les filles, alors que les garçons ne jouent que pour gagner.

Par exemple, durant la partie, lorsque son adversaire menaçait un de ses cavaliers, elle jouait afin de menacer un cavalier de son adversaire. Si celui-ci prenait son cavalier, elle répliquait de la même façon. Si celui-ci ne passait pas à l’attaque, elle évitait d’attaquer. Rien n’est aussi fatal aux échecs.

J’ai aussi discuté avec une autre fillette de dix ans. Elle était la meilleure joueuse du tournoi, même si celui-ci comptait d’excellents joueurs de seize ans. En fait, elle est classée vingt-deuxième au monde chez les femmes.
Je lui ai demandé ce qu’elle voulait faire plus tard, elle m’a répondu simplement, mais avec une détermination claire, « Je veux être championne du monde aux échecs ». Elle le deviendra, j’en suis persuadé.

La différence fondamentale entre les deux groupes de matières scolaires décrits plus haut est la suivante, les matières du premier groupe sont associées davantage à la socialisation alors que celles du deuxième groupe s’associent à la compétition. Or les filles préfèrent, et de loin, la socialisation et les garçons sont largement motivés par la compétition.

Au Québec, une forte tendance se développe actuellement : socialiser les mathématiques. Cette tendance s’est manifestée dans certains manuels scolaires qui ressemblaient davantage à des livres de lecture qu’à des manuels de mathématiques. Heureusement, ces documents, où on retrouvait une histoire développée sur seize pages suivie de seize pages de mathématiques très diluées, ont eu peu de succès.

L’offensive n’est cependant pas terminée. Menée par quelques illuminés du ministère, elle consiste actuellement à fournir des modèles d’évaluation appelés situation problème. Dans les fait, les élèves ont de trois à cinq heures afin de résoudre un problème de mathématiques qui peut être résolu en une quinzaine de minutes. Et à quoi sert le reste du temps dans ces écoles où on se plaint souvent de manquer de temps ? À socialiser les mathématiques, c’est-à-dire à les rendre transcontinentales, pardon transversales. Bref, carrément ennuyeuses pour la majorité des garçons et beaucoup plus intéressantes pour la majorité des filles.

Ainsi, dans la phase dite de préparation à la résolution du problème, les élèves sont invités à se documenter sur le sujet du problème, à lire un volume, à faire une recherche sur internet. On leur demande, par exemple, de noter les espèces d’animaux qui font partie de contes qu’ils connaissent, de vérifier si ces animaux peuvent vivre au Québec toute l’année. Pourtant, ces connaissances ne servent en rien à la résolution du problème qui est posé par la suite.

Évidemment, dans cette même phase de préparation, on doit « Inciter les élèves à parler de leurs sentiments par rapport à la tâche ». Vous savez comment les garçons aiment parler de leurs sentiments !

Bref, un problème qui peut être décrit complètement en quelques lignes et résolu en une quinzaine de minutes est enrobé d’activités de nature à ennuyer royalement les garçons. En ce qui concerne les filles, les activités d’accompagnement seront certes plus appréciées que la simple résolution du problème.

Il ne faut pas avoir enseigné longtemps pour constater que la compétition stimule davantage les garçons alors que les activités favorisant la socialisation stimulent davantage les filles. En noyant les mathématiques dans un environnement qui tourne autour de la socialisation, on diminuera l’intérêt des garçons pour cette matière. Cela les rendra-t-il plus enclin à développer leurs compétences sociales ? Si les matières du premier groupe ne réussissent pas déjà à faire ce travail, il faut en douter. Pendant ce temps, les filles veulent devenir de plus en plus compétitives !

Robert Lyons