MATHADORE
         Volume 1 Numéro 9 - 10 avril 2000

L'hebdomadaire gratuit portant sur l'enseignement des mathématiques

Du simple au complexe ou l'inverse ?

Essayez quelques instants de vous rappeler la première heure durant laquelle vous avez commencé à apprendre à conduire une automobile. Une heure stressante, fatigante, pour la majorité d'entre nous. Aviez-vous l'impression que votre cerveau était surchargé de questions, que son attention était très grande ? Pendant cette première heure, mise à part la conduite de l'automobile, à quoi avez-vous pensé ? À votre travail ? À vos projets pour la soirée ou pour les prochaines vacances ? À vos finances ? C'est peu probable ! Tout votre cerveau était occupé à l'apprentissage de la conduite automobile.

Et maintenant ? Vous arrive-t-il de penser à autre chose au moment de conduire votre automobile ? À votre prochaine journée de travail ou à un projet quelconque par exemple ? Vous êtes probablement un meilleur conducteur maintenant et pourtant, cette performance supérieure semble nécessiter beaucoup moins de travail de votre cerveau. Pourquoi ? Avez-vous appris du simple au complexe ou, au contraire, avez-vous réussi à simplifier le complexe ?

Il est clair que notre cerveau travaille de moins en moins fort avec le développement d'un apprentissage et il est aussi clair que nous devenons en même temps de plus en plus efficace. Bref, notre cerveau utilise moins d'énergie et devient en même temps plus performant.

Que faut-il en conclure ? Les diverses techniques de radiographie du cerveau en action nous montrent que, lors d'un apprentissage, le cerveau réduit de plus en plus son activité. Apprendre ne consiste pas à développer d'abord des habiletés simples, qui sollicitent peu l'activité du cerveau, et les combiner ensuite progressivement afin d'utiliser davantage notre cerveau. Au contraire, apprendre consiste à réduire l'activité du cerveau qui, lors de ses premiers essais, active le plus de neurones possibles, afin de développer un concept.

Vous avez sans doute vécu une expérience semblable à la suivante. Vous devez vous rendre à un endroit précis dans une grande ville qui ne vous est pas familière. Vous ouvrez donc une carte de cette ville qui vous présente une grande quantité de renseignements. Dans un premier temps. vous allez repérer l'endroit où vous voulez vous rendre et celui où vous pénétrez dans cette ville. Parmi tous les points de la ville, vous devrez d'abord repérer ces endroits en détournant votre attention des autres points de la carte.

Ensuite, il vous faudra considérer les divers chemins possibles. Vous tiendrez compte de différents facteurs que la carte ne présente pas toujours: réparation de routes, heures d'achalandage, voies rapides,... Ce travail vous conduira à construire un trajet simple : route x jusqu'à l'avenue y, à gauche sur cette avenue jusqu'à... Tout le reste de la carte n'aura plus alors aucune importance si tout va bien...

Voila exactement comment travaille notre cerveau. D'abord, face à un problème véritable, un problème nouveau, il sollicite le plus de neurones possibles. Puis, progressivement, il cesse de solliciter les neurones inutiles en écartant les questions et les hypothèses inappropriées. En fait, le cerveau cherche toujours à économiser son énergie en la concentrant là où elle est vraiment utile.

Conséquemment, vouloir faire apprendre du simple au complexe ou encore à partir d'objectifs de plus en plus morcelés et micro-gradués, rencontre un obstacle de taille : le fonctionnement naturel et incontournable du cerveau de nos élèves.

Les radiographies du cerveau en apprentissage montrent clairement que nous apprenons en réduisant ou en spécialisant l'énergie utilisée par notre cerveau. Lorsqu'on compare les radiographies d'une personne atteinte de déficience mentale à celles d'une personne normale, on constate que l'activité du cerveau de la première personne est beaucoup plus grande que celle de la seconde. Une personne normale réussit plus facilement à n'activer que les régions utiles de son cerveau pour un travail donné.

Tout ceci démontre au moins une chose, ce ne sont pas les exercices répétitifs ou encore les explications que nous donnons à nos élèves qui sont à l'origine des apprentissages les plus solides. Ces activités ne sollicitent pas suffisamment l'activité du cerveau. Il faut au contraire plonger les élèves dans des situations complexes et observer comment ils réussissent à trouver les moyens simples afin de survivre.

En passant, avez-vous déjà essayé d'enseigner à un bébé à parler au moyen d'une séquence d'objectifs micro-graduée ? Vous savez, en ne prononçant que des « a, a, a, » le premier mois pour ne pas le mêler ? Comment est-il possible que tout enfant normal apprenne à s'y retrouver dans tout ce brouhaha fort complexe que constituent les paroles de tous ceux qui l'entourent dès sa naissance ? J'entends parfois des enseignants dire que tel élève est tellement en difficulté qu'il faut lui enseigner comme si c'était un bébé. Ils ont raison, c'est exactement ainsi qu'il faut agir, à la condition d'avoir d'abord constaté comment les bébés apprennent à parler, dans le brouhaha et non en se contentant de répéter « a, a, a...»

Robert Lyons